
Le poste de télévision occupe de nos jours une place centrale dans chaque foyer, à Djibouti et dans le reste du monde. C’est peut-être même, avant le réfrigérateur, l’appareil principal que l’on retrouve dans nos maisons, si ce n’est parfois le seul. Mais comment la television a-t-elle pu gagner une telle importance, et occuper une place prépondérante dans notre vie quotidienne ? Quel est l’impact réel de l’exposition télévisuelle sur nos enfants ?
Dans son ouvrage intitulé « Tvlobotomie », Michel Desmurget affirme à la page 38: « La télé, maîtresse du temps et de l’espace. Dans l’histoire de l’humanité, nul bien de consommation n’a colonisé la vie des hommes aussi prestement que la television. Aux États-Unis, juste après la seconde guerre mondiale, il a suffit de sept petites années pour que le taux d’équipement des foyers passe de 1 à 75% […] Même l’Afrique […] présente, selon une étude transnationale de l’UNESCO, un taux moyen de pénétration proche de 85%. »
Notre beau petit pays, à l’instar de tous les autres pays du monde, à vu le taux d’équipement des foyers en poste de télévision exploser. Des études approfondies sur le sujet auraient été intéressantes à mener, mais on peut avancer déjà, sans trop se tromper, que la baisse des prix des appareils électroniques a beaucoup contribué à rendre accessible l’acquisition d’une télévision par le Djiboutien lambda. Voici une autre affirmation qui mériterait d’être vérifiée par des études, mais que j’ai pu constater de visu: les foyers ne disposant d’un poste de télévision sont une minorité, et cela est plus dû à un choix délibéré qu’autre chose.
Toutefois, chaque parent ne peut s’empêcher, à un moment ou à un autre, de s’interroger à propos de l’impact réel que la television peut avoir sur leur enfant.
En règle générale, l’idée la plus largement répandue est que le fait d’exposer son enfant à des programmes télévisuels en langue étrangère l’immerge dans une sorte de « bain linguistique », ce qui lui permettrait d’entrer en contact et de maîtriser, par mimétisme, une langue étrangère et la culture qui lui est associée. Vu sous cet angle, les parents ont plutôt tendance à laisser leur progéniture devant la télévision, voire même à les encourager dans ce sens, dans l’espoir qu’ils y gagnent quelque chose, et ceci d’autant plus quand il s’agit d’un pays comme Djibouti, où les langues officielles (français, anglais et arabe) ne correspondent pas forcément aux langues maternelles (somali, afar et arabe).
Ceci dit, l’avis des experts et chercheurs du monde entier, qui ont étudié sous toutes les coutures les effets de l’exposition télévisuelle sur l’enfant, est diamétralement à l’opposé des idées reçues.
Michel Desmurget, l’auteur de l’excellent ouvrage « Tv lobotomie », est docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’INSERM. A l’instar des autres chercheurs dans ce domaine, il écrit, à la page 26: « Comme le résume Andreas Kappas au terme d’une large revue de la littérature [sur le sujet]: ‘Il ne subsiste aucun doute que la television et les autres médias électroniques influencent négativement le bien-être mental et physique des enfants ‘ ».
Pour donner une idée sommaire de ce que risquent nos enfants face à une exposition télévisuelle précoce, laissons l’auteur nous en dire plus (en page 2): « Sophie, 2 ans, regarde la télévision 1 heure par jour. Cela double ses chances de présenter des troubles attentionnels en grandissant. […] Kévin, 4 ans, regarde des programmes jeunesse violents comme Dragon Ball Z. Cela quadruple ses chances de présenter des troubles du comportement quand il sera à l’école primaire. » Et ceci n’est qu’un aperçu…
Concernant les apprentissages, plus particulièrement en lecture, Michel Desmurget reprend une déclaration de Liliane Lurçat, docteur en psychologie et directrice de recherche honoraire au CNRS, qui affirme: « Le nombre important d’enfants mauvais lecteurs inquiète à juste titre enseignants et parents. Mais curieusement, on attribue à l’école la seule responsabilité de cet état de fait. Pour ne pas mettre en cause la télévision, on a paradoxalement attribué l’échec aux méthodes d’enseignement de la lecture. »
En lisant ce passage il y a quelques années, je fus tenté de vérifier par moi-même le rapport potentiellement négatif qu’il pouvait y avoir, selon ces éminents chercheurs, entre exposition télévisuelle et difficultés en lecture des élèves. A chaque remise des carnets d’évaluation, à la fin de l’année, je selectionnais dans ma classe deux groupes de 3 élèves chacun: le premier groupe constitué des élèves ayant eu les meilleurs résultats, et le deuxième des élèves avec les plus mauvais résultats. Après avoir distribué les autres carnets, j’appelais les membres de ces deux groupes un par un et je leur posais les questions suivantes: Avez-vous la television chez vous? Et si oui, à quelle fréquence la regardez-vous? Si non, pourquoi n’avez-vous pas de télévision à la maison ?
Depuis 4 ou 5 ans que j’ai pris l’habitude de faire cette expérience, les résultat ont été significativement similaires:
Groupe 1: parmi les 3 membres de ce groupe, l’un d’eux n’avait pas de télévision à la maison (et ce n’était pas un hasard si cet élève se trouve être systématiquement le meilleur de tous), tandis que les deux autres n’y avaient pas accès du tout, ou très rarement;
Groupe 2: les trois élèves de ce groupe avaient tous la television à la maison et regardaient de manière intensive, ou du moins très régulièrement toutes sortes d’émissions, en plus des dessins animés.
Sans vouloir prétendre à une valeur scientifique, ma petite expérience, répétée d’année en année, a eu tout de même le mérite de mettre en évidence le rapport étroitement négatif entre le fait d’exposer les enfants à la télévision et les difficultés en lecture qu’ils éprouvent.
L’auteur de ce livre décidément très instructif nous rapporte plus loin (page 173 et suivants) une expérience très édifiante menée grandeur nature en 1973 au Canada. Cette expérience révèle de manière stupéfiante et indubitable le lien de cause à effet entre le niveau d’exposition télévisuelle et le niveau des enfants en lecture.
Des chercheurs avaient découvert, tout à fait par hasard, l’existence d’une petite ville qui, pour une raison inconnue, ne recevaient aucune chaîne de télévision. Le raccordement au réseau de la télévision terrestre (TNT) était en cours de réalisation, et les chercheurs décidèrent de profiter de l’occasion pour réaliser une expérience inédite. Je laisse l’auteur en rendre compte:
« Il existait à cette date une ville canadienne de moyenne importance, nommée NoTel. Cette ville, située au fond d’une vallée, ne pouvait recevoir la télévision. Un groupe de 13 chercheurs apprirent incidemment que l’implantation d’une antenne relais était envisagée pour mettre fin, sous 12 mois, à cette incongruité. Une large étude fut alors mise en œuvre pour mesurer l’influence de la télévision sur des champs aussi divers que l’apprentissage de la lecture, l’agressivité, la créativité, les loisirs, etc. Adultes et enfants furent testés juste avant (Avant-TV) et deux ans après (Après-TV) l’arrivée du poste. Les tests prirent une forme à la fois longitudinale (les mêmes sujets furent évalués Avant-TV et Après-TV) et instantanée (des sujets différents mais comparables, par exemple des enfants de CE1, furent testés Avant-TV et Après-TV). Afin d’assurer une portée optimale aux données recueillies, le travail fut étendu à deux villes « témoins » dont les caractéristiques sociologiques et démographiques étaient les mêmes que celles de NoTel. L’une de ces villes, UniTel, captait une seule chaîne (Canadian Broadcasting Corporation – CBC). L’autre, MultiTel, en recevait quatre (CBC plus trois chaînes commerciales américaines majeures – ABC, CBS, NBC). La compétence scolaire fut estimée dans sa dimension écrite la plus simple, à partir d’une tâche de décodage symbolique426. Les sujets devaient alors lire des mots (comme red), phrases (comme the car is red) et non-mots (comme sked) présentés pendant une durée variable, comprise entre 10 et 2 000 millisecondes. Les résultats initiaux (Avant-TV) montrèrent qu’à leur arrivée en CE1, après une année d’apprentissage de la lecture, les enfants de NoTel surpassaient significativement leurs compères de MultiTel et UniTel. Cette différence était toujours présente deux ans plus tard (Après-TV), lors de l’entrée en CM1. Les enfants MultiTel et UniTel présentaient alors des performances moyennes légèrement inférieures à celles qui avaient été enregistrées, au CE1, par les enfants NoTel ! Cette observation corrobore d’autres données montrant que les déficits précoces d’apprentissage du code écrit sont bien difficiles à effacer350,427,428. Elle montre aussi que l’introduction tardive de la télévision ne dégrade pas l’aptitude acquise à décoder les signes du langage. De façon intéressante, lorsqu’une nouvelle cohorte d’écoliers de CE1 fut testée en phase Après-TV, les trois villes affichèrent des résultats parfaitement équivalents. Il avait suffi de deux ans pour que NoTel perde son avantage originel. Difficile face à ces données de nier le rôle causal de la télévision. »
Dans le même ordre d’idées, cela me rappelle un constat que nos parents et grand-parents avaient l’habitude de faire, lorsqu’ils disaient que les enfants des villages mémorisation et apprennent mieux que ceux des villes, dont la concentration est parcellaire. C’est tout simplement parce que les effets négatifs d’une exposition télévisuelle intense se font ressentir dans le cas des enfants de la ville.
L’une des premières pensées que j’ai eu, en finissant la lecture de « Tvlobotomie », fut d’aller dans le salon et de casser la télévision, que je considérais désormais comme l’ennemi du bien-être de mon enfant, quk venait de fêter sa première année d’existence. Mais après mûre réflexion, je décidais d’adopter une stratégie différente et moi s susceptible de m’attirer les foudres de mon épouse. Je montais donc sur le toit en pleine nuit et sabotais le câble de la parabole. Et, durant les années qui suivirent, je réussis à convaincre ma femme que la parabole était défectueuse. De fausses promesses en négociations laborieuses, mon enfant pitié s’épanouir sans télévision. Et je pus constater avec une certaine fierté la facilité avec laquelle mon aînée arrivait à assimiler et à maîtriser non seulement sa langue maternelle, mais aussi la langue française qu’il parlait couramment avent ses 4 ans!
Je finis avec un extrait de l’ouvrage de Michel Desmurget que je recommande fortement à tous les parents. Reprenant une citation de Pascal Bruckner, philosophe, il écrit: « La télévision n’exige du spectateur qui acte de courage – mais il est surhumain- c’est de l’éteindre. »
[…] La télévision: quels dangers pour nos enfants ? […]
J’aimeJ’aime